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Le recours aux forêts
A propos de Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses de Gilles A. Tiberghien

L’essentiel de ces pages tient avant tout aux remarques concernant le "lieu théorique" qu’est la cabane, "expérience de pensée", ou encore "lieu psychique" (la formule est de Freud) (p. 5, 16, 46). En effet, le fait de vivre dans une construction étroite, provisoire, et relativement fragile induit nécessairement une relation spécifique au territoire dans lequel elle s’inscrit, à l’espace du dehors. C’est avant tout cette expérience subjective, vécue et réfléchie par Gilles A. Tiberghien, qui fait l’intérêt de ce joli livre, nourri de références littéraires (Thoreau, Melville…), de quelques photographies prises par l’auteur, et d’observations sur le "motif". Un livre en somme à mi-chemin entre la rêverie éveillée et l’analyse théorique. Loin d’adouber la réflexion heideggerienne sur l’habitation poétique de la Terre, élue lieu de l’Être et du natal, G. A. Tiberghien montre bien que la relation à l’espace, propre à la culture américaine, consiste finalement à vivre celui-ci en surface, comme un lieu toujours ouvert, décentré, et sans origine stable (p. 33-34). Cette "déessentialisation" américaine de l’espace et du sol (au regard d’une certaine mythologie européenne de la sédentarisation que Heidegger, me semble-t-il, a largement contribué à instaurer) relève d’une "culture" de la route (p. 13) et du nomadisme, qui va du tracé de pistes indiennes, dont s’inspirent bon nombre de routes urbaines (le célèbre tracé serpentin de Brodway) aux Road movies, en passant par le Land art (les promenades de Richard Long). Elle se manifeste également dans l’architecture (telles les "plans ouverts" de Wright) ou encore dans l’éphémère Mobil home. La cabane apparaît bien dans une veine de la "déterritorialisation", pour reprendre une formule de Deleuze. "Construire une cabane c’est précisément ne rien fonder. Même si cela n’exclut pas une expérience "fondamentale" du sol et de l’environnement. Mais pas de stabilité ou des racines […]" (p. 35). Construction modeste et transitoire, la cabane est en somme l’étonnant révélateur d’une pratique inédite de l’espace à vivre, par lequel dedans et dehors communiquent, au lieu de s’exclure. La cabane, à la différence de la maison, prise au sens de la demeure et de l’enracinement, n’est pas l’abri stable où le poète et le philosophe pourront, en toute sécurité, rebâtir le monde. C’est l’espace fragile et sensible d’une constante exposition de soi, aux autres et au-dehors. Epreuve qui pourrait bien régénérer l’acte de vivre et d’inventer. Thoreau raconte dans Walden comment il nettoyait sa maison en étalant au dehors tout son mobilier : "Il fallait voir comment le soleil brillait sur ces objets, comment le vent soufflait librement ; les choses les plus familières ont l’air bien plus intéressant quand elles sont dehors qu’à l’intérieur de la maison." (cité p. 36) "Je me demande, ajoute G. A. Tiberghien, s’il n’en va pas ainsi des hommes, de ceux qui vivent sous le même toit et qui, régulièrement sortent de chez eux, non tant pour se divertir comme le déplore Pascal, que pour se voir sous un autre jour, pour ne pas oublier la part d’eux-mêmes qui les relie au monde et sans laquelle leur intelligence est atrophiée. La cabane, elle, nous tient tout de suite en éveil, en prise avec ce qui nous entoure. Que ce soit un sentiment de danger ou de sympathie - le bruit des écureuils sur les toits, des mulots ou des serpents sous le plancher -, en l’éprouvant notre esprit se prolonge au dehors, devient lui-même un dehors." (p. 37)

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La cabane, lieu théorique et pratique
Publié le: 1er 2009
- Dans la rubrique: Cabanes
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