Le recours aux forêts

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Arno Schmidt

novembre 2004, par Le recours aux forêts

Si Arno Schmidt fait l’objet de nombreux travaux universitaires en Allemagne, l’auteur reste méconnu des lecteurs français. Pour preuve : jusqu’à la parution d’Arno à tombeau ouvert, de Claude Riehl, il n’existait pas en France d’essai ou d’étude sur son oeuvre. Cette monographie - qui suit, dans le volume publié par Tristram, Tina ou de l’Immortalité - constitue à ce titre un événement capital pour la reconnaissance de Schmidt en France.

Si, selon Arno Schmidt lui-même, "tout est dans ses livres", les ouvrages en question regorgent de codes (littéraires, biographiques, historiques) qui ne sont pas simples à déchiffrer.

L’homme

Arno Schmidt, qui a commencé à publier au début des années 50, dérouta longtemps les lecteurs par son écriture d’une richesse et d’une inventivité prodigieuses qui le situe dans la lignée d’écrivains comme Rabelais ou Joyce et en fait une sorte d’équivalent, selon Riehl, de Raymond Queneau. Exemple de prose dopée notamment au néologisme, tirée de Caliban sur Setebos : "Fuseau & assiette ; horloge et cuillère ; entonnoirs (à savoir des chapeaux) & massues (égale bouteilles)./ L’aubergiste avec son quadratique visage de pierre vint servir la soupe ; ("De la colle avec du son" ; une fois il y eut une mâchée cartilagineuse, corpulentieuse, compositieuse, un hybride de tendons et d’ossements - bah, allez avale !)." Quand on sait que Caliban sur Setebos est le titre d’un poème de Robert Browning, que Caliban est un personnage de la Tempête de Shakespeare et que la nouvelle est une réécriture du mythe d’Orphée, on conçoit que Schmidt ne se contente pas d’inventer tous azimuts (lexique, syntaxe, ponctuation, typographie) mais qu’il redéploie une grande part de la culture occidentale.

Arno Schmidt est donc un écrivain qui se lit lentement, mais avec joie. Tout, chez lui, passe au moulin de l’innovation. A partir de 1970, il publie des tapuscrits divisés en colonnes, où sont insérés des photos, des inserts textuels, dont le but avoué est de casser la linéarité du récit. Sans cesse, il désarticule-réarticule la langue pour en faire surgir autre chose, pour dédoubler voire détripler le sens : "J’avais eu tort de m’attarder à ces pépées qui somme toute voulaient seulement passer un petit week-end pitre-oyable, semi-virgianal "à la campagne" et si possible à la façon de la jeunesse avec beaucoup de chest-i-culations."

Libération

Scènes de la vie d’un faune

Ce roman-journal est de ces mythautobiographies dont il vaut mieux garder le manuscrit hors de portée de tout régime, de tout pouvoir, qu’il soit nazi ou domestique, de guerre ou d’après-guerre, d’Est ou d’Ouest. Par courts fragments successifs, se déroule une personnelle chronique des années de guerre (1939 et 1944). Comme Jean-Paul Richter qui "aimait mieux sauter que marcher", il passe avec une fantaisie débridée, une verve langagière jamais en défaut, du coq à l’âne, de ses affinités littéraires à la satire, pour notre plus grand plaisir. "Ma vie n’est pas un continuum", disait Arno Schmidt. Elle n’est pas non plus unitaire. Sous le masque du fonctionnaire obscur et zélé, le narrateur louvoie habilement pour rester en lui-même indépendant malgré l’oppression des consciences assénée par le Troisième Reich. Retrouvant dans les landes de Lunebourg la hutte d’un déserteur français des temps napoléoniens, il mène une vie parallèle d’ermite, un peu comme les personnages de Jünger dans Eumeswill et Le recours aux forêts, mais avec plus de simplicité et d’humour.

Miroirs noirs

La guerre atomique a cinq ans plus tôt éliminé toute vie humaine, hors l’observateur-écrivain dont la fonction, quoique solitaire, reste mémoire et création. Explorant à vélo les restes du pays couvert de squelettes, courant après le ravitaillement rescapé, il finit par se construire une maison et recueillir livres et tableaux pour y couler des "journées magnifiques de solitude." C’est bien sûr une "louve" qui rompra cet isolement. Mais le narrateur, qui affiche un beau scepticisme envers les qualités de l’humanité, ne pourra jouer avec Lisa Adam et Ève repeuplant la terre. La brève illusion amoureuse s’efface sous le soupçon de l’enfer domestique et sous l’urgence de la quête de Lisa : trouver d’autres hommes... Alors qu’Arno Schmidt, plutôt que d’écrire "pour d’autres hommes", "par devoir militant ou moral" se suffit bien d’écrire pour le seul plaisir du dernier homme.

La République des lettres