Le recours aux forêts

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Trois lieux lointains

2002, par Laurent Margantin

1. Cucuruzzu, Corse

Terre sombre, terre noire,

formant des escaliers naturels

les racines nous guident

dans un dédale de branches,

ça et là des rocs humides,

(tout à l’heure, montant vers

les pointes de Bavella, nous avons

dû rebrousser chemin, la route et le sommet

restant perdus dans le brouillard,

et l’averse tombant sur nous

brusquement depuis les hauteurs)

blocs ovales couchés

au milieu de la forêt,

figures d’un monde au

silence concentré et ferme,

et plus loin, cette clairière,

forteresse rocheuse au-dessus

des vallées vertes profondes,

un site à la fois chaotique et organisé,

humain et chtonien,

centre inconnu du pays.

2. Passage des Vosges

La route monte dans la lumière,

la lumière se perd dans la brume

plus haut, sur un autre versant,
la roche griffe les épaisses sapinières

sur le bord de la route la pierre noire

ruisselle, ouvre une arche

béant sur le ciel et le peu de clarté :

un nom, un nom cassant

pour ce sommet sauvage et gris

Hohnek

nom un instant suspendu

au-dessus de tous les noms.

3. Autre site vosgien

Champs labourés et noirs

au cœur de l’hiver,

une troupe de corbeaux

se rassemble le soir venu

sur la colline en face

emplissant le ciel

déchirant le crépuscule rouge

plus bas,

je me perds dans ce bois silencieux,

la lumière étouffée par les branches des sapins

marche lente et hésitante

dans cette galerie sombre

les aiguilles sur le sol

noires, brunes, un peu mauves

composant un alphabet indéchiffrable

et avec elles,

avec cet hiver,

avec cette nuit,

avec cette terre lourde,

le souvenir de premiers mots articulés.