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Italo Calvino

mardi 24 novembre 2009, par Le recours aux forêts

Né à Santiago de Las Vegas en 1923, Italo Calvino, enfant, quitte Cuba pour l’Italie. Après avoir combattu dans la Résistance italienne durant la seconde guerre mondiale, il termine ses études littéraires à Turin tout en travaillant au périodique communiste L’Unità. Il continuera toute sa vie d’écrire pour divers journaux, de La Voce della Democrazia à Contemporaneo, en passant par La Repubblica ou le magazine Il Menabó di Letteratura qu’il co-édite de 1959 à 1967.

Ce sont les années 50 qui voient la rupture de Calvino avec des thèmes plus ou moins biographiques, et par la même occasion son succès et sa reconnaissance comme l’un des auteurs majeurs de la littérature italienne, avec la publication de Le baron perché, suivi par Le vicomte pourfendu et Le chevalier inexistant. Ces trois "contes philosophiques", au travers des tribulations d’un chevalier fendu en deux par un ennemi, et dont les deux parties poursuivent leur existence, l’une consacrée au bien et l’autre au mal, ou celles d’un baron qui refuse de descendre de son arbre, reflètent avec humour les préoccupations sociales et politiques de Calvino. Il recommence à écrire dans les années 60. Installé durant quelques années à Paris, il fonde l’OuLIPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) en compagnie notamment de Raymond Queneau, Georges Perec et Jacques Roubaud, que rapproche un goût des contraintes formelles en écriture. Analyses combinatoires et techniques de permutation influenceront les oeuvres suivantes d’Italo Calvino. Ainsi, dans Le château des destins croisés, les lames du tarot, disposées au hasard, sont le moteur d’une machinerie narrative combinatoire ; Si par une nuit d’hiver, un voyageur, livre étincelant, poussera le souci de la combinaison à son extrême : le roman est composé de dix débuts de romans imbriqués dans un seul, à l’intérieur duquel deux personnages-lecteurs tentent de poursuivre chacun des dix romans à la recherche d’une improbable cohérence. Calvino meurt d’une hémorragie cérébrale en 1985. D’autres textes seront publiés après sa mort : Leçons américaines, Sous le soleil jaguar... Salman Rushdie disait de lui : "Il met sur le papier ce que vous saviez depuis toujours, sauf que vous n’y aviez pas pensé avant."

Le Baron perché

Une des inventions les plus étonnantes de toute l’histoire de la littérature : comment un enfant monté à douze ans dans les arbres y reste, comment l’homme y passe toute sa vie, pour prouver à tous ses contemporains ce que c’est que la liberté et l’intelligence et pour leur prouver qu’ils n’agissent, eux, qu’en balourds et à l’étourdi : pas seulement dans leurs rapports à la nature, mais aussi dans leurs engagements historiques (nous sommes au temps de la révolution) ou dans leurs amours si dépourvus de fantaisie. En effet en 1767, à douze ans, Cosimo Piovasco di Rondo décide après une dispute familiale, de vivre définitivement dans les arbres. Ses aventures sont nombreuses : des voyages (d’arbre en arbre), des rencontres, une relation amoureuse tumultueuse avec Viola, un intérêt pour la vie politique. Devenu vieux, il disparaît dans le ciel, emporté par une montgolfière.

Les premiers paragraphes du roman

"C’est le 15 juin 1767 que Côme Laverse du Rondeau, mon frère, s’assit au milieu de nous pour la dernière fois. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions dans la salle à manger de notre villa d’Ombreuse ; les fenêtres encadraient les branches touffues de la grande yeuse du parc. Il était midi ; c’est à cette heure-là que notre famille, obéissant à une vieille tradition, se mettait à table ; le déjeuner au milieu de l’après-midi, mode venue de la nonchalante Cour de France et adoptée par toute la noblesse, n’était pas en usage chez nous. Je me rappelle que le vent soufflait, qu’il venait de la mer et que les feuilles bougeaient.

J’ai déjà dit que je n’en voulais pas et je répète que je n’en veux pas, fit Côme en écartant le plat d’escargots.

On n’avait jamais vu désobéissance plus grave.

Le baron Arminius Laverse du Rondeau, notre père, coiffé d’une perruque Louis XIV descendant jusqu’aux oreilles et démodée comme tout ce qui lui appartenait, siégeait à la place d’honneur. Entre mon frère et moi était assis l’abbé Fauchelafleur, chapelain de notre famille, notre précepteur. En face de nous, la générale Konradine du Rondeau, notre mère, et notre soeur Baptiste, la nonne de la maison. Au bas de la table, en costume turc, l’avocat Eneas-Sylvius Carrega, hydraulicien, régisseur de notre propriété et notre oncle naturel.

Côme était âgé de douze ans et moi de huit. Depuis quelques mois seulement, nous avions été admis à la table de nos parents ; j’avais bénéficié avant l’âge de la promotion de mon frère : on n’avait pas voulu me laisser manger tout seul. Bénéficier c’est une façon de parler. Pour Côme et pour moi, c’en était fini du bon temps et nous regrettions nos petits repas dans un réduit en compagnie du seul Fauchelafleur. L’Abbé était un petit vieillard sec et ridé ; on le disait janséniste ; de fait, il avait fui le Dauphiné, sa province natale, pour éviter un procès de l’Inquisition. Mais ce caractère rigoureux qu’on louait généralement chez lui, cette sévérité intérieure qu’il s’imposait et imposait aux autres mollissaient à chaque instant : l’Abbé avait une vocation foncière pour l’indifférence et le laisser-aller. Selon toute apparence, ses longues médiations les yeux dans le vide n’avaient abouti qu’à une grande aboulie et à un peu d’ennui. Il agissait comme s’il voyait dans la plus légère difficulté le signe d’une fatalité à laquelle il serait inutile de s’opposer. Nos repas en compagnie de l’Abbé ne commençaient qu’après de longues oraisons, et les évolutions de nos cuillers se devaient d’être dignes, rituelles, silencieuses : malheur à celui qui levait les yeux de son assiette ou faisait entendre, en absorbant son bouillon, la plus faible aspiration. Mais le potage fini, l’Abbé commençait à se sentir las, contrarié : il regardait dans le vide et faisait claquer sa langue à chaque gorgée de vin ; seules les sensations les plus éphémères semblaient le toucher. "

 

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