Le recours aux forêts

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Manifeste du Réseau de résistance alternatif

(extraits)

septembre 2002, par Le recours aux forêts

Buenos Aires, automne 1999

1. Résister c’est créer

Contrairement à la position défensive qu’adoptent le plus souvent les mouvements et groupes contestataires ou alternatifs, nous posons que la véritable résistance passe par la création, ici et maintenant, de liens et de formes alternatives par des collectifs, groupes et personnes qui, au travers de pratiques concrètes et d’une militance pour la vie, dépassent le capitalisme et la réaction.

Au niveau international, nous assistons aujourd’hui au début d’une contre-offensive à la suite d’une longue période de doutes, de marche arrière et de destruction des forces alternatives. Ce recul a été largement favorisé par la volonté de la logique néolibérale et capitaliste de détruire une bonne partie de ce que cent-cinquante ans de luttes révolutionnaires avaient construit. Dès lors, résister, c’est créer les nouvelles formes, les nouvelles hypothèses théoriques et pratiques qui soient à la hauteur du défi actuel.

2. Résister à la tristesse

Nous vivons une époque profondément marquée par la tristesse qui n’est pas seulement la tristesse des larmes mais, et surtout, la tristesse de l’impuissance. Les hommes et les femmes de notre époque vivent dans la certitude que la complexité de la vie est telle que la seule chose que nous puissions faire, si nous ne voulons pas l’augmenter, c’est de nous soumettre à la discipline de l’économisme, de l’intérêt et de l’égoïsme. La tristesse sociale et individuelle nous convainc que nous n’avons plus les moyens de vivre une véritable vie et dès lors, nous nous soumettons à l’ordre et à la discipline de la survie. Le tyran a besoin de la tristesse parce qu’alors chacun de nous s’isole dans son petit monde, virtuel et inquiétant, tout comme les hommes tristes ont besoin du tyran pour justifier leur tristesse.

Nous pensons que le premier pas contre la tristesse (qui est la forme sous laquelle le capitalisme existe dans nos vies) c’est la création, sous de multiples formes, de liens de solidarité concrets. Rompre l’isolement, créer des solidarités est le début d’un engagement, d’une militance qui ne fonctionne plus "contre" mais "pour" la vie, la joie, à travers la libération de la puissance.

3. La résistance c’est la multiplicité

La lutte contre le capitalisme, qui ne peut se réduire à la lutte contre le néolibéralisme, implique des pratiques dans la multiplicité. Le capitalisme a inventé un monde unique et unidimensionnel, mais ce monde n’existe pas "en soi". Pour exister, il a besoin de notre soumission et de notre accord. Ce monde unifié qui est un monde devenu marchandise, s’oppose à la multiplicité de la vie, aux infinies dimensions du désir, de l’imagination et de la création. Et il s’oppose, fondamentalement, à la justice.`

C’est pourquoi nous pensons que toute lutte contre le capitalisme qui se prétend globale et totalisante reste piégée dans la structure même du capitalisme qui est, justement, la globalité. La résistance doit partir de et développer les multiplicités, mais en aucun cas selon une direction ou une structure qui globalise, qui centralise les luttes.

Un réseau de résistance qui respecte la multiplicité est un cercle qui possède, paradoxalement, son centre dans toutes les parties. Nous pouvons rapprocher cela de la définition du rhizome de Gilles Deleuze : "Dans un rhizome on entre par n’importe quel côté, chaque point se connecte avec n’importe quel autre, il est composé de directions mobiles, sans dehors ni fin, seulement un milieu, par où il croît et déborde, sans jamais relever d’une unité ou en dériver ; sans sujet ni objet."

4. Résister c’est ne pas désirer le pouvoir

Cent-cinquante années de révolutions et de luttes nous ont enseigné que, contrairement à la vision classique, le lieu du pouvoir, les centres de pouvoir, sont en même temps des lieux de peu de puissance, voire d’impuissance. Le pouvoir s’occupe de la gestion et n’a pas la possibilité de modifier d’en haut la structure sociale si la puissance des liens réels à la base ne le rend pas possible. La puissance est ainsi toujours séparée du pouvoir. C’est pour cela que nous établissons une distinction entre ce qui se passe "en haut", qui est de l’ordre de la gestion et la politique, au sens noble du terme, qui est ce qui se passe "en bas".

Dès lors, la résistance alternative sera puissante dans la mesure où elle abandonnera le piège de l’attente, c’est-à-dire le dispositif politique classique qui reporte invariablement à un "demain", à un plus tard, le moment de la libération. Les "maîtres libérateurs" nous demandent l’obéissance aujourd’hui au nom d’une libération que nous verrons demain, mais demain est toujours demain, autrement dit, demain (le demain de l’attente, le demain de l’ajournement perpétuel, le demain des lendemains qui chantent) n’existe pas. C’est pour cela que ce que nous proposons aux maîtres libérateurs (commissaires politiques, dirigeants et autres militants tristes) c’est : la libération ici et maintenant et l’obéissance… demain.

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8. Résistance et contre-culture

Résister c’est créer et développer des contre-pouvoirs et des contre-cultures. La création artistique n’est pas un luxe des hommes, c’est une nécessité vitale de laquelle pourtant la grande majorité se trouve privée. Dans la société de la tristesse, l’art a été séparé de la vie et même, l’art est de plus en plus séparé de l’art lui-même possédé, gangrené qu’il est par les valeurs marchandes. C’est pour cela que les artistes comprennent, peut-être mieux que beaucoup, que résister c’est créer. C’est donc à eux aussi que nous nous adressons pour que la création dépasse la tristesse, c’est-à-dire la séparation, pour que la création puisse se libérer de la logique de l’argent et qu’elle retrouve sa place au coeur de la vie.

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17. Résister c’est construire des pratiques

Résister ce n’est pas, dès lors, avoir des opinions. Dans notre monde, contrairement à ce que l’on peut croire, il n’y a pas de "pensée unique", il y a quantités d’idées différentes. Mais des opinions différentes n’impliquent pas des pratiques réellement alternatives et de ce fait ces opinions ne sont que des opinions sous l’empire de la pensée unique, c’est-à-dire de la pratique unique. Il faut en finir avec ce mécanisme de la tristesse qui fait que nous avons des opinions différentes et une pratique unique. Rompre avec la société du spectacle signifie ne plus être spectateur de sa propre vie, spectateurs du monde.
Attaquer le monde virtuel, ce monde qui a besoin, pour nous discipliner, pour nous sérialiser que nous soyons tous à la même heure devant notre poste de télévision, cela ne revient pas à dire comment le monde, l’économie, l’éducation, doit être de manière abstraite. Résister c’est construire des millions de pratiques, de noyaux de résistance qui ne se laissent pas piéger par ce que le monde virtuel appelle "le sérieux". Etre réellement sérieux ce n’est pas penser la globalité et constater notre impuissance. Etre sérieux implique de construire, ici et maintenant, les réseaux et liens de résistance qui libèrent la vie de ce monde de mort. La tristesse est profondément réactionnaire. Elle nous rend impuissants. La libération, finalement, est aussi libération des commissaires politiques, de tous ces tristes et aigres maîtres libérateurs. C’est pour cela que résister passe aussi par la création de réseaux qui nous sortent de cet isolement.

Le pouvoir nous souhaite isolés et tristes, sachons être joyeux et solidaires. C’est en ce sens que nous ne reconnaissons pas l’engagement comme un choix individuel. Nous avons tous un degré déterminé d’engagement. Il n’y a pas de "non militants" ou d’"indépendants". Nous sommes tous liés. La question est de savoir d’une part, à quel degré, et d’autre part, de quelle côté de la lutte on est engagé.

18. Résister c’est créer des liens

Il est indispensable de réfléchir sur nos pratiques, les penser, les rendre visibles, intelligibles, compréhensibles. Pouvoir conceptualiser ce que nous faisons constitue une part de la légitimité de nos constructions et participe de la socialisation des savoirs entre les uns et les autres : être nous-mêmes lecteurs, penseurs et théoriciens de nos pratiques, être capables d’apprécier la valeur de notre travail pour éviter qu’on nous appauvrisse par des lectures normalisatrices.

Ce manifeste n’est pas une invitation à adhérer à un programme et encore moins à une organisation. Nous invitons simplement les personnes, les groupes et les collectifs qui se sentent reflétés par ces préoccupations à prendre contact avec nous afin de commencer à briser l’isolement. Nous vous invitons aussi à photocopier et à diffuser ce document par tous les moyens à votre disposition.

Tous ceux qui souhaiteraient faire des commentaires, propositions, etc., seront les bienvenus. Nous nous engageons à les faire circuler au sein du Réseau de Résistance Alternatif. Nous ne souhaitons pas établir un centre ou une direction et nous mettons à la disposition des camarades et amis l’ensemble des contacts du Réseau pour que le dialogue et l’élaboration de projets ne se fasse pas de manière concentrique.

19. Résistance et collectif de collectifs

Beaucoup de nos groupes ou collectifs possèdent des publications ou des revues. Le réseau se propose d’accumuler et de mettre à disposition des autres groupes ces savoirs libertaires qui peuvent aider et potentialiser la lutte des uns et des autres. Des centaines de luttes disparaissent par isolement ou par manque d’appui, des centaines de lutte sont obligées de partir de zéro et chaque lutte qui échoue n’est pas seulement une "expérience", chaque échec renforce l’ennemi. D’où la nécessité de nous entraider, de créer des "arrière-gardes solidaires" pour que chaque personne qui en quelque point du monde lutte à sa manière, dans sa situation, pour la vie et contre l’oppression puisse compter sur nous comme nous espérons pouvoir compter sur elle.
Le capitalisme ne tombera pas d’en haut. C’est pour cela que dans la construction des alternatives il n’y a pas de petit ou de grand projet.

Saluts fraternels à tous les frères et soeurs de la côte...

El Mate (Argentine),
Mères de la place de Mai (Argentine),
Collectif Amautu (Pérou),
Groupe Chapare (Bolivie),
Collectif Malgré Tout (Paris - France),
Collectif Che (Toulon - France)