Le recours aux forêts

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Journal de la cabane (3)

2003, par Robin HUNZINGER

Un livre. Je relis le Léopard des neigesde Peter Matthiessen, qui, si peu connu aujourd’hui, finira par devenir un écrivain incontournable. Considéré comme un reporter et un défenseur de l’environnement, on a encore du mal à voir en lui un très grand romancier. Dans le Léopard des neiges, il raconte un voyage "hors civilisation", vers la liberté.

"Délivrance, liberté ! Sans savoir pourquoi je pense à une femme à qui j’avais parlé chez un shiphandler, où elle achetait de la corde. Le lendemain, en compagnie de son jeune mari et d’un camarade anglais, elle est montée dans un ballon dans la campagne de Long Island ; avec de grands signes d’adieu à la foule qui l’acclamait, ils s’étaient éloignés vers l’est dans l’intention de traverser l’Atlantique et de gagner l’Angleterre. On ne les revit jamais. En ce moment je me sens ému, non par la disparition de cette jeune femme [...] mais par le nom qu’ils avaient choisi pour leur aventure : Le Ballon de la Vie Libre."

Plus loin Mathiessen rajoute : "Libre car sans attitude défensive, non de la manière de l’adolescent qui refuse les contraintes, mais dans le sens de la folle sagesse du bouddhisme tibétain, du "saut dans l’absurde" de Camus, qui peut se produire dans une existence limitée ?"

Liberté. Je sens la cabane comme un petit lieu de liberté. Je peux me soustraire du monde quand je veux, disparaître, me retrouver, être face au monde.

Pluie, feu, écriture, méditation. J’aime cela.
Ce journal est celui d’une initiation. Celui du recours aux forêts à travers une de ses formes.

J’aime y monter à pied depuis le village, être dans un lieu presque perdu (malgré la présence pas lointaine de la maison de mes parents), y faire chauffer du thé. J’ai aimé la liberté de la cabane mais j’aimerais un peu l’installer :
- l’isoler plus,
- avoir de l’eau à côté pour se laver et un sauna pour se réchauffer,
- avoir des réserves de bois.

Il pleut énormément. L’automne passe. Il fait nuit à 17h20. Demain, je pense que le ruisseau dominera par sa sonorité toute la vallée car la neige fond et le vent chaud souffle.

Le premier janvier 2001 j’écrivais. Je pense au film que je veux faire sur la cabane. Un film où je filmerai.

- une gestuelle propre à la cabane (le bois, se laver),
- une vision du monde et de ce qui m’entoure (paysages, arbres) : les subjectifs,
- une sonorité douce et forte,
- une rêverie liée aux livres, à un choix de vie (le off du film),
- des rencontres possibles (in situ).

Il y aurait mon propre regard et mon expérience de la cabane, et l’expérience d’autres personnes sur leur cabane.

J’apporterai moi, mon expérience de ma cabane, mon regard subjectif et mes impressions en off qui seraient comme un leitmotiv, revenant entre les autres personnages du film. Ce serait de l’ordre de la rêverie filmique. Gros plans (gestuelle), plans très larges et en mouvements (subjectifs), pouvant accompagner le off filmique, et, in situ, le regard différent et complémentaire des autres personnages. Des personnages que je rencontre à cause de mon expérience de la cabane. Par exemple à Strasbourg, un soir devant le porche de Saint pierre le vieux, un homme pourrait me parler de son expérience à lui, dans la précarité. (in situ)

Je suis connecté à internet de ma cabane. Elle est reliée au monde et j’ai découvert sur Internet que des gens faisaient des cabanes contre des autoroutes. On les appelle les éco-guerriers et ils m’ont envoyé par la poste leur guide du parfait saboteur. Raconter cela. Partir de ma cabane pour les rencontrer (in situ).
Près de ma cabane des enfants construisent aussi des cabanes. Les suivre à leur hauteur, à leur échelle (in situ).
Ma cabane serait donc le centre de ce film me permettant d’aller ailleurs, de rencontrer d’autres expériences.

Je pense aussi que la bande sonore peut être travaillé comme une partition. Il faut récolter beaucoup de sons pour créer cette partition, jouer avec. Beaucoup aimé un disque que m’a fait écouter Kenoby hier soir : UnData 1.
Je veux filmer ce film moi-même avec une caméra vidéo légère. Prendre du temps pour faire ce film sur une certaine durée. Filmer une minute un jour parce que la lumière et les éléments sont tout à coup là, dans le cadre, et ne rien filmer après pendant deux jours plutôt que de réduire un tournage dans le temps à cause d’une équipe trop lourde.

Il y aurait donc pour ce film :
- un réalisateur cadreur,
- un ingénieur du son travaillant de façon autonome qui récolterait ses sons et ferait sa propre expérience de la cabane tout en travaillant selon des thèmes prédéfinis avec le réalisateur et le compositeur - je pense à Suzanne avec qui j’ai déjà travaillé,
- un compositeur pour créer la bande son de ce film.

J’imagine un tournage sur plus de six mois par petites périodes, suivi d’un montage préparé en partie par moi (maquette) avant un montage final sur banc Avid et un long montage son et mixage (matière essentielle de ce film).

Je rêve d’un film en toute liberté à l’image du sujet qu’il traiterait, avec sa poétique, sa dialectique, ses questions, un film-cabane, un film rêverie, un film politique.

Najda a fait des photos de la cabane en noir et blanc et en couleur. Elle est restée ici deux jours. Un après-midi alors que je faisais des feux, je l’ai vue arriver, au fond de la petite vallée. Les chiens ont aboyé.

Ce soir. Opérations de défrichage, feux, bois. La pluie continue à tomber. Les bâches tiennent. Pas d’infiltration. Réserves de bois. Le son du ruisseau devient de plus en plus imposant.