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Les vagabonds

février 2010

Le vagabond, sac au dos, ne fait pas tout à fait partie de l’espèce humaine. Ses frères d’hier observent avec une curiosité incrédule et goguenarde ce lointain cousin, bipède humanoïde, parti d’ici pour aller ailleurs, sans véhicule à moteur. Non que la démarche soit inconnue ; au contraire, elle serait de plus en plus pratiquée, mais dans des conditions bien codifiées : en famille ou en groupe, à dates fixes, fins de semaine et vacances d’été, sur des circuits à la progression balisée - de la promenade en boucle dans la région de résidence au lointain trekking dans le désert de Gobi, en passant par les incontournables tours du Mont-Blanc et chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, véritable autoroute du Sud du randonneur.

"Voilà le monde qui vous attend si vous vous trouvez un jour sans le
sou. Ce monde, je veux un jour l’explorer plus complètement. J’aimerais
connaître des hommes comme Mario, Paddy ou Bill le mendiant non plus au
hasard des rencontres, mais intimement."

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 1933.

Errants et vagabonds sont des termes génériques utilisés pour désigner la population nomade. Les mots viennent du Moyen ge (mendiant, de mendicare, "demander l’aumône", date du XIIe siècle ; vagabond de vagabundus, "errer"). Mendicité et vagabondage constituent des délits. À ces termes, le XIXe siècle ajoute "chemineau" (1853), "celui qui parcourt les chemins", et "trimardeur" (1894), de "trimer" qui veut dire "cheminer".

Au cours du XIX siècle, le monde de l’errance croise celui du travail. Vagabonds et ouvriers employés à la tâche fréquentent les mêmes "garnis". On parle des "miséreux" et des "loqueteux". Comment éliminer les populations errantes des rues ? Comment "nettoyer" la société des "vicieux" (les pauvres qui mendient ou se déplacent à la recherche d’un travail payé à la tâche) seront des questions clés. S’agit-il de les "assister", de les "accuser" ou de les "expulser" ? De leur venir en aide ou de les obliger à travailler ? Une dialectique de la richesse et de la pauvreté préoccupe les plus humanistes des penseurs sociaux et les philosophes. L’enrichissement irait-il de pair ou non avec un appauvrissement, avec l’indigence d’une partie de la population - d’un mot, avec le "paupérisme" (terme utilisé à partir de 1823).

Le mot a aussi une autre signification née aux USA. Nés à la fin du XIXe siècle sur les décombres de la crise économique dans une Amérique qui jetait, déjà, ses milliers de chômeurs dans la rue, les hobos sillonnaient les Etats en quête de chantiers pour travailler, de trains pour se déplacer, d’emplois pour exister sur le plan social et pour survivre sur le plan financier. Dès 1923, dans son ouvrage Le Hobo, sociologie du sans-abri, Nels Anderson notait qu’une culture libertaire sous-tendait ce mode de vie bohème. Le hobo n’est pas qu’un chômeur ou un travailleur nomade : c’est aussi un jouisseur de la vie, un rescapé du romantisme. On en oublierait presque que le temps de l’errance est également un temps de déviance, de rejet et, souvent, de souffrance. Un temps qui peut nous faire croire que tout est possible... Le hobo n’est pas le travailleur mais l’oisif, celui qui met son temps au service de la vie et non du labeur. Nourri d’un imaginaire puissant marqué notamment par la figure d’un Jack London, il représente surtout un pionnier, un éclaireur, découvreur potentiel d’un hypothétique Far West. Rien d’étonnant si tous les aventuriers originaux en mal d’ancêtres, mais aussi certains ethnologues, militants ou touristes soucieux de se démarquer revendiquent l’héritage du hobo. Ils lui attribuent le statut envié de " vrai " voyageur, de modèle idéal - celui que généralement, par peur ou manque de courage, on ne parviendra pas à imiter... - du nécessaire détachement de nos attaches aliénantes, qu’elles soient matérielles ou affectives.

Des " vagabonds du rail " (London) aux " nomades du vide " (Chobeaux), en passant par les " clochards élégants " (Kerouac), l’univers de l’errance prend de nouvelles formes. Non pas là où les utopistes l’avaient prévue, à l’extrême pointe de la société occidentale, mais dans ses marges, sur ses bords.

Certains créent des Zones autonomes temporaires : Hakim Bay l’auteur de ce concept écrit : "Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous condamnés à ne jamais vivre l’autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur ? Devrons-nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu’un seul d’entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté ? Je crois qu’en extrapolant à partir d’histoires d’" îles en réseau ", futures et passées, nous pourrions mettre en évidence le fait qu’un certain type d’"enclave libre " est non seulement possible à notre époque, mais qu’il existe déjà."
Le vagabondage dans les TAZ est d’abord psychique : Devoir habiter une époque où la vitesse et le "fétichisme de la marchandise" ont créé une fausse unité tyrannique qui tend à brouiller toute individualité et toute diversité culturelle, pour qu’"un endroit en vaille un autre". Ce paradoxe crée des "gitans", des voyageurs psychiques poussés par le désir et la curiosité, des errants à la loyauté superficielle (en fait déloyaux envers le "Projet Européen" qui a perdu son charme et sa vitalité) ; détachés de tout temps et tout lieu, à la recherche de la diversité et de l’aventure... Cette description englobe non seulement toutes les classes d’artistes et d’intellectuels, mais aussi les travailleur émigrés, les réfugiés, les SDFs, les touristes, la culture des Rainbow Voyagers et du mobile-home, ou ceux qui "voyagent" à travers le Net et qui ne quittent peut-être jamais leur chambre (ou ceux qui, comme Thoreau, "ont beaucoup voyagé - en Concord").

D’autres créent des laboratoires de tourisme expérimental afin d’aller là où ils n’iraient jamais : week-end dans des grandes surfaces, dans des banlieues, création de cartes et de nouveaux chemins.

Moins nombreux sont ceux qui explorent le monde du mouvement. Ils le font car celui des sédentaires n’a plus rien à leur offrir. Les lieux n’ont plus aucune existence en eux-mêmes et ne valent que comme points de rencontre. A force de dé-territorialisations, la société occidentale n’est plus qu’un espace neutre, homogénéisé. Il suffit de quelques heures pour aller d’un endroit à l’autre de la terre, mais ces deux points sont identiques, mais derrière les autoroutes, un nouveau nomadisme se met en place. Ils vivent souvent depuis plusieurs années une vie vagabonde, à pied, à roulotte ou en camion. Le nomadisme est pour eux l’expérience d’un mode de vie différent, plus libre, dégagé des contraintes de la société. Pour vivre ils exercent des métiers itinérants : artistes, artisans et forment une véritable microsociété.

Face à ces différents types de quête, il existe un autre type de nomadisme, intégré dans nos sociétés : le mouvement des camping-cars. Des milliers de retraités nomades voyagent, de lieux, en lieux, drainés et canalisés par des centres d’attraction ou des points d’échange commerciaux ou culturels. Les grandes tendances sociologiques montrent une forte évolution des loisirs individuels vers des loisirs actifs bénéficiant de la réduction du temps de travail. Ensuite, la vague des loisirs verts, l’augmentation de la durée de la vie, l’arrivée à maturité de la génération du baby boom, l’engouement plus que conjoncturel pour les loisirs de "proximité" au détriment de voyages plus lointains, tout ceci constitue une série de nouveaux atouts pour le mouvement des camping-cars qui ne fait que grandir.