Le recours aux forêts

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Paul Celan

2002, par Le recours aux forêts

Composé en août 1959, l’Entretien dans la montagne, l’un des très rares écrits en prose de Celan, occupe une place centrale dans son œuvre. Sa rédaction intervient quelques mois après la parution de Grille de parole, son troisième recueil ; sa publication en revue l’année suivante précédera de peu l’attribution à Celan du Prix Büchner, qui lui donnera l’occasion d’écrire le célèbre discours de Darmstadt intitulé "Le Méridien". Le texte fut écrit en souvenir d’une rencontre manquée avec Theodor W. Adorno, qui aurait du avoir lieu en juillet 1959 à Sils Maria. Dans "Le Méridien", évoquant le lien entre ce texte et le "Lenz" de Büchner, Celan le définit comme un chemin « de moi vers moi ». Dans l’étude qui accompagne la traduction, Stéphane Mosès montre comment ce bref texte accomplit, sur l’horizon de cette absence, « un trajet à travers la forêt des mots, trajet au cours duquel un langage anonyme se transforme peu à peu en parole de sujet, un Il en Je et Tu, un récit en discours ». Avec cette métamorphose, ce dont il s’agit ici, c’est de répondre à la formule qu’avait risquée Adorno (et sur laquelle il fut amené à revenir), estimant qu’il était « barbare » d’écrire des poèmes après Auschwitz. « Pour Celan au contraire, écrit Stéphane Mosès, le langage frappé au plus intime de ses pouvoirs peut renaître, mais à condition d’assumer jusqu’au bout sa propre culpabilité. »

Extrait du texte

"Un soir, le soleil, et pas seulement lui, avait disparu, le Juif s’en alla, sortit de sa petite maison et s’en alla, lui le Juif et fils d’un Juif, et avec lui s’en alla son nom, l’imprononçable, il s’en alla et s’en vint, s’en vint, clopinant, se fit entendre, s’en vint bâton en main, s’en vint foulant la pierre, m’entends-tu, tu m’entends, c’est moi, moi, moi et celui que tu entends, que tu crois entendre, moi et l’autre - donc il s’en alla, on pouvait l’entendre, s’en alla un soir, alors qu’un certain nombre de choses avaient disparu, s’en alla sous les nuages, s’en alla dans l’ombre, la sienne et l’étrangère - car le Juif, tu le sais, qu’a-t-il donc qui lui appartienne en propre, qui ne soit emprunté, prêté et jamais restitué - donc il s’en alla et s’en vint, s’en vint de par la route, la belle, l’incomparable, s’en alla comme Lenz, à travers la montagne, lui que l’on avait laissé habiter tout en bas, là où est sa place, dans les basses-terres, lui, le Juif, s’en vint et s’en vint."

Critiques

Le Magazine Littéraire, février 2002, par Lionel Richard

Le court texte intitulé ici, en édition bilingue, Entretien dans la montagne, a été traduit également par Jean Launay, dans le recueil Le Méridien et autres proses des éditions du Seuil, sous le titre "Dialogue dans la montagne". C’est le seul exemple qui puisse témoigner d’un Paul Celan non seulement poète mais raconteur d’histoires, praticien d’une prose narrative. Celan devait rencontrer le philosophe Theodor W. Adorno en Engadine, et ce dernier n’a pu venir. Le rendez-vous raté l’a conduit à écrire ces quelques pages en août 1959. Elles furent publiées dans une revue en 1960. La marche dans la montagne donne lieu, pour Celan, à une autre rencontre : il se remémore la nouvelle que Georg Büchner a consacrée à la schizophrénie de l’auteur dramatique du Sturm und Drang Jakob Michael Reinhold Lenz. Nouvelle célèbre, qui s’ouvre sur l’errance de Lenz dans la neige. Imitant en partie le style de Büchner, Celan transcrit en une sorte de parabole l’héritage de l’identité juive. Complémentairement, l’exégèse de ce texte que tente Stéphane Mosès est d’un grand intérêt. Mosès le considère comme une polyphonie, et il y distingue quatre voix narratives. Ce « détour par l’Autre », cette « sortie hors de soi », ne serait qu’une interrogation de Celan sur lui-même et sur la langue qu’il utilise : l’allemand. Deux de ces voix narratives utilisent en effet la langue populaire des Juifs, certaines formes de judéo-allemand et de yiddish. Celan prendrait donc en charge son identité en rendant toute sa dignité au « langage des opprimés ».

La Quinzaine Littéraire, 1er mars 2002, par Georges-Arthur Goldschmidt

Entretien dans la montagne, l’un des rares textes en prose que Paul Celan ait publiés devance toujours le lecteur, est toujours à relire, inentamé. La secrète limpidité de cette langue simple et inépuisable est bien rendue par la traduction. Ce court texte s’offre et résiste à toutes les interprétations, simplement il témoigne. Cette petite histoire, cette fable, comme un conte hassidique, donne à entendre : chaque « je » est un « tu », cela aucune persécution ne l’annulera. D’aucuns nous l’ont fait savoir, la parole vaine, le bavardage sont le fait des juifs, le « bavardage » (das Gerede) qui, paraît-il, leur est propre, figure même comme tel en tant que repoussoir dans un des textes philosophiques « majeurs » du XXe siècle. Le grand bavard et le petit bavard parlent et bavardent sur un sentier de montagne, les pierres, elles, ne parlent pas. Le blanc et le vert de la nature sont muets, seuls toi et moi nous parlons. Et ça bavarde dans la montagne. Comme Lenz, dans sa détresse et son enthousiasme, le Juif a franchi la montagne et la flamme de la bougie, au soir, est symbole de la parole, c’est la présence humaine, non celle de la nature. C’est la présence humaine qui emporte le « nom, l’imprononçable ». « Les plis là-bas, tu sais, ils ne sont pas là pour les hommes et pas pour nous, nous qui nous en sommes allés… nous les Juifs, qui avons marché comme Lenz à travers la montagne, toi Gross et moi Klein, toi le bavard et moi le bavard… » Ce court texte de six pages est aussi ample que les « grands » textes philosophiques de notre temps dont on sait, hélas, ce qu’ils ont donné sous telle plume nazie. Celan, dans son poème « Todtnauberg » en parle avec douleur. Le commentaire subtil, fin et judicieux qui l’accompagne semble pourtant vouloir, à force de l’élucider, englober, fixer, cerner le texte. Peut-être devrait-on consentir à laisser parler de tels écrits par eux-mêmes. Si la première partie du commentaire s’arme de références, la seconde situe excellemment la tragédie d’une langue à jamais défigurée par ce qui y fut commis et retrouvée pourtant par Celan. Très justement, la troisième partie fait remarquer à quel point le « sacré », si cher à tant d’importants et impérieux « penseurs » de notre temps, détourne de tout dialogue, de toute existence du tu et du je. Il se trouve, en effet que l’Entretien dans la montagne a pour centre cet « éloignement » de la nature tant prêté aux juifs, cette prétendue absence de sens du sacré. Cette partie-là du commentaire le dit bien : ce langage du sacré où l’Être advient à partir de la nature, c’est précisément celui d’où le je tourné vers le tu est exilé. Tout est dit là, telle est bien cette illusion meurtrière à laquelle succombèrent tant de penseurs et dont tel nazi de Forêt-Noire épata la « pensée française », en mal de sacré et de monumental, désert de toute présence humaine. [...]


Paul Celan : Entretien dans la montagne, traduit de l’allemand par Stéphane Mosès, Editions Verdier.