Le recours aux forêts

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Martin Heidegger

janvier 2005, par Le recours aux forêts

Le recueil des Essais et conférences est l’une des œuvres maîtresses de Heidegger, celle où l’abondance et l’originalité des vues, la hauteur poétique du langage s’affirment avec le plus de maîtrise et d’aisance. Dans ces Essais et conférences, les sujets affrontés s’enchaînent avec une inexorable nécessité. La science qui poursuit et harcèle la nature, la technique qui la met à la raison pour mettre en sûreté des "fonds", à quel appel de l’Etre obéissent-elles ? Comment l’homme habite-t-il aujourd’hui sur terre et qu’est-ce pour lui qu’habiter ? Où prend-il les mesures de son habitation et de sa pensée et de l’Etre, de l’Etre et des choses qui sont, des choses et du monde ? Ainsi peu à peu le cercle se resserre autour des questions essentielles. Dans des textes qui se situent dans le même horizon de pensée que Chemins qui ne mènent nulle part, les questions se pressent et se croisent, nous conduisant non à des réponses, mais à des échappées et à des perspectives.

Dans le premier texte, l’auteur introduit ainsi sa recherche : "Dans ce qui suit nous essayons de penser touchant "l’habiter" et le "bâtir". Une telle pensée concernant le bâtir n’a pas la prétention de découvrir des idées de constructions, encore moins de prescrire des règles à la construction. Cet essai de pensée ne présente aucunement le bâtir du point de vue de l’architecture et de la technique, mais il le poursuit pour le ramener au domaine auquel appartient tout ce qui est. Nous demandons : 1° Qu’est-ce que l’habitation ? 2° Comment le bâtir fait-il partie de l’habitation ?" L’analyse se fonde sur une écoute étymologique de la langue allemande. En remontant à buan, mot du vieux-haut allemand pour dire bâtir, l’auteur replace notamment la signification de l’habitation (Nachbar < Nachgebauer) dans l’horizon d’une pensée de l’Etre (parenté entre buan et bin). L’homme bâtit parce qu’il habite (wohnen), et non l’inverse, et il habite parce que "habiter est la manière dont les mortels sont sur terre". L’analyse de l’habitation s’affine grâce aux concepts d’espace (Raum) et de lieu (Ort) d’aménagement (einrichten) et de disposition (verstatten), de production (hervorbringen) et de protection (hüten), et grâce à l’image du pont, par laquelle Heidegger souhaite faire comprendre les rapports du lieu à l’espace, et de l’homme au lieu. "Bâtir est, dans son être, faire habiter. Réaliser l’être du bâtir, c’est édifier des lieux par l’assemblement de leurs espaces. C’est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir." En opposant la demeure paysanne de la Forêt-Noire, "qu’un "habiter" paysan bâtissait encore il y a deux cents ans", à l’habitation de son époque, l’auteur conclut que la crise du logement qui sévit dans l’après-guerre n’est pas une crise du bâtiment, comme il est dit communément, mais une crise du sens originaire du bâtir, qui renvoie à l’habitation, comme un moyen à sa fin.

Dans le second texte, Heidegger rappelle que la crise de l’habitation n’est pas réductible à la crise du logement. Du poète allemand Hölderlin, dont il est un grand lecteur, il reprend une idée de la poétique selon laquelle la poésie est le rapport fondamental de l’homme au monde. L’exigence de Heidegger - penser l’existence de l’homme en partant de l’habitation - rejoint alors celle des premiers romantiques allemands qui pensaient l’être de la poésie comme un "faire habiter", comme, peut-être, le "bâtir" par excellence. L’être de la poésie, "Hölderlin le voit dans la prise de la mesure, par laquelle s’accomplit la mesure aménageante de la condition humaine".

Messages

  • Heidegger veut sortir des domaines de la métaphysique, de la théologie, de la théo-ontologie, a€n de suivre les sentiers d’une « pensée commençante » pour aller vers des « districts plus originels » - là où rôde, en secret, l’être que la philosophie et la théologie ont oublié, et qui n’a pas de nom car il précède toutes les nomenclatures. Sur ces chemins qui ne mènent « nulle part » (Holzwege), sinon vers un lieu, une « éclaircie, dont la philosophie ne sait rien », qui va-t-il rencontrer ? Non pas des « amis de la sagesse », mais des poètes errant dans la topologie de l’être, dans la lumière et dans l’obscurité. Ce n’est donc pas avec des philosophes, sauf quelques rares présocratiques, que Heidegger dialoguera, conversera le plus volontiers, mais avec des poètes comme Hölderlin, Rilke, Char… Dans son esprit, converser signi€e également maintenir une certaine distance et Heidegger tient à cette distance car il y a, selon lui, trois dangers pour la pensée : la production philosophique (ce qui s’écrit sans trop d’efforts, sans trop y penser - une fois acquise une agrégation de philo), la pensée elle-même (les idées que l’on croit innées, le « je pense donc je suis », la ré ?exion excessive…) et le chant du poète. Or, il est dif€cile de quali€er de « chant » les derniers textes d’Hölderlin ou les fulgurances obscures de René Char. C’est comme si Heidegger tenait à préserver la spéci€cité, de plus en plus précaire, de la philosophie vis-à-vis de la poésie, dont il présente une image convenue (« chant »), tout en s’approchant de plus en plus d’une poésie véritable.

    C’est dans L’Expérience de la pensée (Aus der Erfahrung des Denkens - je signale en passant que dans le mot allemand Erfahrung, « expérience », se lit d’une manière évidente le mot fahren, « voyager ») que ce rapprochement est le plus sensible, et même touchant. Sur la page de droite de ce livre sont imprimées, en romain, des phrases d’une teneur et d’une tenue philosophique, et sur la page de gauche, en italique, de simples notations de moments, de paysages. Voyons quelques exemples :

    Quand, dans le silence de l’aube, le ciel peu à peu s’éclaire au-dessus des montagnes.

    Quand, par les nuits d’hiver, les tourmentes de neige secouent la maisonnette et qu’au matin le paysage est recueilli sous la neige…

    « Nous venons trop tard pour les dieux et trop tôt pour l’Être. L’homme est un poème que l’Être a commencé. »

    « Le dire de la pensée n’arriverait à apaiser et ne retrouverait son être que s’il devenait impuissant à dire ce qui doit rester au-delà de la parole. »

    Et, pour €nir, page de droite :

    « Nous ne parvenons jamais à des pensées. Elles viennent à nous. C’est alors l’heure marquée pour le dialogue. Il rassérène et dispose à la méditation en commun. Celle-ci n’accuse pas les oppositions, pas plus qu’elle ne tolère les approbations accommodantes. La pensée demeure exposée au vent de la chose. »

    Avec ce livre, Heidegger n’est plus professeur de philosophie, encore moins maître de l’être, il expérimente en « voyageant », en cheminant dans un nouveau paysage de l’esprit. Il enseigne autre chose et cette « autre chose », le philosophe a du mal à la dire. C’est cela qui rend cette étape de son cheminement la plus intellectuellement touchante. Alors qu’il écrivait son essai sur Nietzsche, il se serait, un jour, écrié, exaspéré par sa propre écriture : « Mais c’est du chinois ! » En lisant Heidegger, on peut effectivement avoir cette impression ou bien qu’il est lourdement et longuement explicatif. Le « vent de la chose » ne se laisse pas saisir, la chose elle-même est récalcitrante. En fait, dans L’Expérience de la pensée, Heidegger n’écrit pas « du chinois », mais il n’est pas loin d’écrire en vrai chinois, celui de certains poètes tao-bouddhistes. Je pense, par exemple, au Vrai Classique du vide parfait de Lie-tseu ou à la Collection de sable et de pierres (Shasekishû) d’Ichien Mujû (XIIIe siècle), où il est question du rapprochement entre le butsudo (la vie du Bouddha) et le kado (la voie de la poésie). Je me suis même amusé à traduire en haïkus les pages de gauche de L’Expérience de la pensée. Voici ce que cela peut donner :

    Silence de l’aube : au-dessus des montagnes le ciel s’éclaire

    Tempêtes de nuits d’hiver au matin ce paysage de neige

    Sorti des nuages un rayon de soleil passe sur les champs sombres

    Il est regrettable que sa mystique du sol natal ait entraîné Heidegger dans les aberrations politiques que l’on sait. Chez lui, toutefois, il est évident qu’un travail radical est tranquillement à l’œuvre (lui-même €nissait par trouver l’être, même sans nom, un peu encombrant) d’où se dégage quelque chose qu’on pourrait appeler une pensée poétique. Peut-être sommes-nous en train de sortir de l’histoire de la métaphysique (et de l’histoire dictée par la métaphysique) pour entrer pas à pas dans la géographie d’un nouvel esprit poétique. Même un Sartre, dans La Nausée, s’en rapproche parfois : « Je me levai, je sortis. Arrivé à la grille, je me suis retourné. Alors le jardin m’a souri… et j’ai longtemps regardé. Le sourire des arbres, du massif de laurier, ça voulait dire quelque chose : c’était ça le véritable secret de l’existence. » Seulement, on constate combien, à l’approche d’un tel espace, le philosophe-écrivain perd ses moyens. La pauvreté expressive du « jardin m’a souri… » est à la mesure de la nature trop superficielle de l’expérience.

    • Dans son post, Pierre Avadoro a omis de préciser que ce commentaire est une citation de Kenneth White ; en fait un extrait (plus précisément, une section, "En forêt Noire") d’un essai, "Philosophie de la forêt", qui fut d’abord une conférence prononcée dans la forêt des Ardennes lors d’un séminaire de géopoétique le 11 octobre 1992, et publié, à côté d’autres textes de conférences que White a faites à Bruxelles et à Louvain, dans le N° 1, Automne 1994, de la revue du groupe belge de géopoétique sous le titre "Kenneth White en Belgique" (150 pages, illustré).

  • Celan / Heidegger

    La revue Spuren de la Deutsche Schillergesellschaft située à Marbach am Neckar vient de faire paraître un numéro consacré à la rencontre de Paul Celan et Martin Heidegger à Todtnauberg, avec quelques photographies du lieu et des deux hommes, et un texte d’Axel Gellhaus.

    Plusieurs approches et interprétations ont été faites de cette rencontre, de Gadamer - selon lequel Celan avait simplement voulu faire un pélerinage auprès du plus grand penseur vivant - à Bollack - qui percevait dans l’acte du poète une volonté de voir Heidegger rendre des comptes. Dans La poésie comme expérience, Philippe Lacoue-Labarthe écrit :

    C’est là qu’est la faute irréparable de Heidegger : non dans les proclamations de 1933-1934 (on peut tout à fait les comprendre, sans du reste les approuver), mais dans le silence sur l’extermination. Le premier, il aurait dû dire quelque chose. Et j’ai eu tort de penser un instant qu’il suffisait de demander pardon. Cela est strictement impardonnable. Tel est ce qu’il fallait dire. La pensée en tout cas est toujours en risque de ne pouvoir se remettre d’un tel silence.

    L’intérêt de la démarche de Gellhaus est de plonger le lecteur, en quelques pages, dans le vocabulaire du poème, montrant que Celan ne cherchait pas à y exposer des sentiments ou une attente personnelle à l’égard du philosophe, mais plutôt, par un langage qui frôle souvent la parole heideggérienne et évoque la botanique et la géologie des lieux, à créer un cadre pour un dialogue, dialogue qui en fin de compte n’eut pas lieu, Celan s’étant plaint à un moment de n’être pas écouté par le philosophe.

    L’URL de la revue Spuren est : http://www.dla-marbach.de/veroeff/einzel/spuren.html

    Sur les circonstances exactes de cette rencontre, on peut aussi consulter le dossier du Magazine littéraire de janvier 2002, avec une lettre de Heidegger à Celan et d’autres documents.

    Voici le poème Todtnauberg, dans la traduction de Bertrand Badiou et Jean-Claude Rambach :

    Arnica, délice-des-yeux, la gorgée à la fontaine avec le

    dé en étoile dessus

    dans la Hutte

    elle, dans le livre
    - de qui a-t-il recueilli le nom avant le mien ? - elle, écrite dans ce livre, la ligne d’un espoir, aujourd’hui, en un mot d’un pensant, à venir au coeur,

    humus forestier, non aplani, des orchis et des orchis, isolés,

    des choses crues, plus tard, en route, distinctement

    celui qui nous conduit, l’homme qui les entend aussi,

    à moitié parcourus, les sentiers de gourdins dans la haute fagne,

    des choses humides, beaucoup.

    On rappelle que les éditions Corti ont réédité La Rose de Personne l’été dernier, traduit par Martine Broda http://www.jose-corti.fr/titresetrangers/RoseDePersonne.html

    Quelques liens concernant Celan :

    http://www.goethe.de/os/hon/aut/decela.htm (page de liens)

    http://www.ombres-blanches.fr/pages/rub3_celan.htm (biographie des livres en francais faite par la librairie Ombres blanches)

    http://www.editions-verdier.fr/allemagne/auteurs/celan.htm (page Verdier, notamment sur l’Entretien dans la montagne)

    http://www.anti-rev.org/textes/Traverso97a6/index.html (un texte d’Enzo Traverso, Paul Celan et la poésie de la destruction)

    Heidegger / Hölderlin

    Après un livre sur Rousseau au printemps (Poétique de l’histoire), Philippe Lacoue-Labarthe vient de faire paraître cet automne un nouveau livre, après La fiction du politique en 1987, sur le rapport de Heidegger à la politique à travers son enseignement de Hölderlin. Ces livres sont essentiels si l’on veut comprendre les liens de la philosophie et de la poésie dans la culture occidentale. Heidegger, La politique du poème est un recueil de conférences prononcées dans les années 1990 ("L’onto-mythologie de Heidegger", "Poésie, philosophie, politique", "Il faut", "Le courage de la poésie", "L’esprit du national-socialisme et son destin"). Un extrait de la présentation :

    Initialement, la question était : pourquoi l’engagement politique si scandaleux de Heidegger à l’époque du nazisme, et dans le nazisme ? Elle s’est progressivement transformée en celle-ci : pourquoi est-ce au fond une certaine idée de l’Histoire, et par conséquent de l’art, qui a, de plus en plus explicitement, autorisé et fondé cet engagement ? Elle a fini en conséquence par se formuler ainsi : pourquoi l’interprétation de la poésie par Heidegger,étant de fait admis que l’art est à ses yeux essentiellement Poème, est-elle à ce point scandaleuse ? Ce qui, on le saisit immédiatement, la fait porter, cette question, au-delà des strictes limites dudit "engagement politique" (de l’appartenance au Parti entre 1933 et 1945, si l’on veut) ou du moins en projette l’ombre sur l’oeuvre entière, jusqu’à son achèvement.

    Heidegger, La politique du poème, Galilée, 174 p.

    Philippe Lacoue-Labarthe sur le site des éditions Christian Bourgois : http://www.christianbourgois-editeur.fr/ficheauteur.asp ?num=38#O761

    Sur Heidegger et le nazisme de Victor Farias, la page des éditions Verdier : http://www.editions-verdier.fr/philosophie/titres/heidegger_nazisme.htm

    Article du monde sur un livre de Dominique Janicaud, Heidegger en France http://www.lemonde.fr/rech_art/0,5987,223002,00.html

    Le texte de l’intervention de Philippe Lacoue-Labarthe entre les deux tours des élections présidentielles en France : http://www.tribunepublique.net/article.php3 ?id_article=41