Le recours aux forêts

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Recours aux forêts et autonomie créatrice dans Kiki la petite sorcière de Miyazaki

mardi 13 octobre 2009, par Pierre Umiushi

Kiki la petite sorcière (Majô no takkyûbin, en japonais le service de livraison de la sorcière) est un film adorable, qui rend heureux. Il est aussi plus profond qu’il n’en a l’air, évoquant avec justesse la fin de l’enfance, les doutes existentiels, et s’articulant autour de la belle notion d’autonomie. On ne se méfie pas de Kiki, semblant à première vue être un film pour enfant, un Miyazaki « mineur » et pourtant ! Ce film peut créer des vocations. Le recours aux forêts et un de ses corollaires, l’autonomie créatrice, y sont en effet particulièrement bien illustrés ; difficile de ne pas être séduit, de ne pas avoir envie de faire passer dans nos vies cette éthique de l’autonome après avoir vu Kiki. Autonomie, création, recours aux forêts : l’avantage d’un film comme Kiki est de condenser ces figures et même mieux : de montrer leur solidarité possible.

Mais commençons par un résumé à l’attention de ceux qui ne l’auraient pas vu (et qui sont donc invités à se procurer le film au plus vite dans une pharmacie de garde proche de chez eux). Kiki, ayant atteint ses 13 ans, doit quitter ses parents pour un an et vivre dans une autre ville : rite initiatique suivi par toutes les apprenties sorcières. Elle devra exercer un métier en relation avec ses compétences de sorcière. Sur cette base, le film se déroule en deux temps. Le premier voit Kiki faire l’apprentissage de sa nouvelle vie ; de son métier (livreuse de colis à l’aide de son balais magique lui permettant de se déplacer rapidement sur d’assez longues distances), se lier avec un garçon de son âge, le passionné d’aviation Tombo (libellule en japonais). Le deuxième nous montre une Kiki soudain déprimée, ayant perdu ses pouvoirs magiques (métaphore de la magie transfiguratrice de l’enfance), qui tentera de retrouver cette magie perdue. Et c’est précisément là que ce film nous intéresse : la résolution de cette situation de détresse vient de la rencontre avec une artiste, Ursula, qui habite l’été dans une charmante maison en bois au cœur de la forêt, pas très loin de la ville (mais dans un lieu un peu secret, suffisamment difficile d’accès pour avoir valeur d’enclave). Kiki avait rencontré brièvement Ursula une première fois, lors de l’épisode du chat à livrer, et qui était tombé dans la forêt. Ursula avait alors demandé à Kiki de revenir la voir, afin de devenir son modèle pour un tableau. Kiki ne donnant aucune nouvelle, c’est Ursula qui ira la voir en ville, et constatant la tristesse de Kiki, lui proposera d’aller passer quelques jours dans sa maison sylvestre. Cette deuxième rencontre sera déterminante parce que l’artiste-peintre, de cinq ans plus âgée que Kiki, est passée par des phases similaires (le blocage créatif, la perte d’inspiration, le doute quant à la valeur de ses créations) et a su les surmonter par l’autonomie créatrice : voilà qui acquiert une valeur d’exemplarité pour notre petite sorcière si triste de perdre ses pouvoirs, de voir le monde se désenchanter (son chat Jiji ne peux plus parler). Inspirée par Kiki, Ursula peint un tableau, le Vaisseau volant au dessus de l’arc en ciel, dont la beauté porteuse de sens agira sur la petite sorcière comme révélateur. Mais son parcours et son mode de vie seront aussi particulièrement décisif dans la guérison de Kiki : il n’est pas innocent que Miyazaki ait choisi le thème du recours aux forêts pour l’illustrer [1]
. De retour en ville, Kiki retrouvera ses pouvoirs magiques, et sauvera grâce à eux Tombo d’une chute mortelle.

Quel beau personnage que cette Ursula ! Elle est assurément un des plus beaux types de « Waldgänger » [2] des personnages de Miyazaki. A l’âge de Kiki, elle décide de devenir artiste-peintre, puis passe elle-même par une période de doute et de dépression, avant de retrouver l’inspiration en cessant d’imiter pour trouver son propre style. Ursula a dépassé l’abattement stérile en assumant son autonomie. Mais qu’est-ce, au juste que l’autonomie ? Etymologiquement, c’est non pas faire ce qui nous chante, mais s’imposer sa propre loi (auto/nomos). Le peintre Francis Picabia exprime cette idée parfaitement dans Jésus-Christ Rastaquouère [3] : « il n’y a rien, rien, rien que la valeur que tu donneras toi-même à tout. » Un autonome ne fait aucunement confiance aux chemins que d’autres ont tracé ; s’il lui arrive d’y inscrire ses pas, c’est en toute connaissance de cause. L’autonome doute, car pour lui rien ne va de soi ; les mythes de la tribu peuvent être remis en question et de proche en proche tout ce qui est institué par la société : rien qui n’échappe à la contingence. N’existe aucun signifié transcendantal. Mais le doute de l’autonome est un doute fécond. Ursula suit sa pente, qui est de peindre, et de peindre non selon des canons préexistants qu’il faudrait suivre à tout prix mais, en toute liberté, ce qu’elle aspire à voir en son nom. Autonomie du style, dans la peinture mais aussi dans la vie : Ursula ne laisse à personne le droit de lui imposer une forme extérieure à son désir. Cette réévaluation est lisible dans le choix de Miyazaki de montrer des corbeaux vivants en bonne intelligence avec Ursula, ces corbeaux qui avaient été d’abord montrés comme hostiles et effrayants, en accord avec les représentations habituelles que l’on peut avoir de cet oiseau. [4]

Pourquoi associer l’autonomie et le recours aux forêts ? Parce que l’autonomie exige préalablement un doute radical quant au bien-fondé des valeurs dominantes. Et aussi parce que dans une société qui prétend garantir la neutralité axiologique sans s’en donner les moyens (car même si dans une société non ouvertement totalitaire, personne en théorie ne dicte quelle doit être la « vie bonne », le marché se charge de le faire), l’autonome entre nécessairement en conflit, éprouve le besoin de se mettre à l’écart. L’éloignement géographique agit alors comme mise à distance mentale. L’éthique autonome trouve ainsi une actualisation possible dans le recours aux forêts et c’est à la lettre ce que fait notre belle Ursula. On pense à Nietzsche : “Mettez-vous plutôt à l’écart ! /
Fuyez vous cacher […]
/ Faites le choix de la bonne solitude.
/ La solitude libre, malicieuse, légère [5] ,
/ celle qui vous donne même le droit de demeurer bons en quelque manière !” (Le Gai savoir ) [6] On pense aussi à Barthes, qui évoquait dans ses cours au Collège de France [7] l’équilibre à trouver pour l’artiste : un balancement entre participation (fournissant les matériaux nécessaires à la création) et retrait (comme façon de déserter les pressions normatives stérilisantes). Le recours aux forêts (dont l’éloignement est relatif ; il ne s’agit pas d’un exil définitif ; la dialectique peut continuer) permet cette position d’équilibre. C’est ce recours initiatique aux forêts, à la fois réel et symbolique, qui par l’exemple d’Ursula aura permis à Kiki de retrouver ses capacités créatrices, en remettant à sa juste place cette « panne » provisoire. Le choix de la forêt n’est pas fortuit : les arbres de la forêt suivent leur élan naturel, au contraire des arbres des villes, qui ne sauraient se passer longtemps de coiffeur ! Par ailleurs, cette nature touffue est aussi une métaphore, par ses feuilles, ses herbes, du monde mis à distance, médiatisé, qui est celui du créateur autonome.

Lier, de façon si juste et si touchante, avec humour et tendresse, ces thèmes que sont l’autonomie, la création et le recours aux forêts est une des qualités principales de ce film, dont le public prioritairement visé tend à favoriser cette dimension initiatique (mais c’est une édification qui s’oppose point par point à celle de l’école, du savoir académique transmis par des fantassins de la normativité). C’est ainsi que le film Kiki nous met en présence d’un tissu de significations dense, où se nouent des thèmes inséparables du recours aux forêts : solitude, autonomie, désertion, création et enfin… Joie (augmentation de sa puissance d’agir, selon Spinoza). Un film, donc, à conseiller vivement à tous les enfants, à tous les adolescents, mais aussi aux adultes ayant la sensation d’être dans une impasse, de ne pas vivre à la première personne ! Inoubliables Ursula et Kiki, comment ne pas chérir votre message ?


[1Sans trop de risques de me tromper, je pense que le recours aux forêts est important dans la vie de Miyazaki, lui qui se bat pour sauvegarder la forêt de Fuchi située entre Tokorozawa, ville du département de Saitama et Higashi-Murayama à Tokyo (lire pour plus de précisions : http://www.fuchinomori.com/en/index.html).
Tokyo est une mégalopole assez curieuse, qui réserve contre toute attente de nombreux territoires ruraux dans le tissu urbain ; l’hyper-urbain est sans cesse clairsemé de lieux d’une ruralité quasi-absurde si on les compare aux villes européennes, mais plaisante, permettant la désertion de la ville au sein même de la ville. Il suffit, même dans les grands centres urbains (Shinjuku, Ikebukuro, Shibuya, Ueno), de s’écarter de quelques rues de la station pour être propulsé en pleine campagne et ce phénomène s’accroît au fur et à mesure que l’on s’écarte des quartiers centraux. De fait, le recours aux forêts est toujours à même de se présenter à l’esprit du passant réceptif. Je ne résiste pas au plaisir de citer un texte peu connu de Claude Lévi-Strauss : "Lors de ma première visite au Japon, en 1977, mes amis, même japonais, m’avaient mis en garde. Que je n’aille surtout pas juger le Japon par Tokyo : ville surpeuplée, anarchique, sans beauté, écrasante par son gigantisme, entièrement reconstruite après les bombardements de 1945, traversée en tous sens par des voies express surélevées qui se croisent dans le vacarme à des niveaux différents ... Mes promenades me donnèrent une tout autre impression. La ville, bouillonnante de vie, me parut respirer la jeunesse. Les coloris clairs et variés des bâtiments entretenaient la gaîté. La liberté avec laquelle étaient implantées les maisons et autres édifices me changeait agréablement des rues européennes où les maisons, alignées et soudées les unes aux autres, enferment le passant entre des murailles de pierre. A Tokyo, les constructions, détachées de leurs voisines, diversement orientées ménageaient d’amusants contrastes de perspective. Même au coeur de la ville, elles proposaient au passant des recoins plus tranquilles, des petits havres de paix... Surtout, je me suis aperçu qu’il suffisait de quitter les grandes artères et de s’enfoncer dans des voies transversales pour que tout change. Très vite, on se perdait dans des dédales de ruelles où des maisons basses, disposées sans ordre, restituaient une atmosphère provinciale. Le jardinet qui les flanquait pouvait être minuscule : le choix et l’arrangement des plantes n’en témoignaient pas moins le goût et l’ingéniosité des habitants. Ces demeures particulières entourées de végétation logeaient peut-être des gens de condition moyenne : je me faisais la réflexion qu’à Paris, elles eussent représenté un luxe accessible seulement aux plus riches." ("Aux habitants de Tokyo" extrait de l’ouvrage Le goût de Tokyo, cité sur http://japonasimut.canalblog.com/).

[2Pour un balisage de cette notion, lire l’article de Jean-Pascal, « Figures du Waldgänger » : http://www.lerecoursauxforets.org/spip.php?article48

[4Dans le film Nausicaä de la vallée du vent, du même réalisateur, on retrouvait déjà (en moins allusive, en plus forte) une relation semblable entre Nausicaä et les Ômus, insectes aussi répugnants que majestueux. En comparaison, l’anthropomorphisme des animaux sacrés d’un film ultérieur comme Princesse Mononoké est bien plus rassurant et, partant, moins radical.

[5Comme ces trois adjectifs conviennent bien à Ursula ! Son retrait n’a rien de la pose morose d’un Alceste (Molière, Le Misanthrope). Par ailleurs, son recours aux forêts reste un recours, pas un terminus, dans le sens où elle indique à Kiki qu’elle restera dans sa maison tout l’été, sans que l’on puisse savoir ce qu’elle fera ensuite.

[6Cité par Jean-Pascal dans son article « Figures du Waldgänger ».

[7Roland Barthes, La Présentation du roman I et II, cours et séminaire au Collège de France.