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Le jour où j’ai voulu devenir un arbre

jeudi 22 janvier 2009, par thomas vinau

Le jour où j’ai voulu devenir un arbre, la nuit avait toutes ses dents. la lune brillait, pleine et diaphane, comme la cendre magique de l’histoire. Les chiens chassaient les rats aux abords de la ville. Je n’étais pas certain du caractère adéquate de ma nature. Mélèze, chêne, tilleul, noisetier ? Fallait il devenir touffu, ombrageux, massif, dur comme le schiste ou flexible au vent ...

Le jour ou j’ai voulu devenir un arbre, j’ai renoncer aussi sec à l’horizontalité pour m’in-vestir entièrement dans ma verticalité. Je n’ai pas renoncé au mouvement, j’ai seulement choisi de prendre plus de temps, beaucoup plus de temps pour avancer ...

Mes racines traverseront la terre, s’infiltreront dans les interstices de vos fondations. Mon tronc transpercera les plafonds, les couvercles, les toits. Il poussera mon trapèze vertébrale au delà des lois et des contingences gravitationnelles. Saison après saison, mes branches descelleront chacune des briques, des pierres et des cloisons de ma prison ...

J’ai choisi mon terrain sans prétention, optant pour le dernier endroit où la fatigue me porta, là ou un vent froid aurait pu m’abandonner comme graine absurde ou fruit ab-scons. J’ai échoué au sommet d’une colline sèche, une colline sans emphase, sans at-traits, sans visage ...

Le jour où j’ai voulu devenir un arbre sur ma colline sans visage, j’ai entamé la lente métamorphose du liège et de l’ivoire. Au fur et à mesure que les ongles de mes pieds se transformaient en racine, transperçant la terre calcicole dans un nuage de poussière blanche, un couple de vipères est venu s’enlacer entre mes orteils. Elles y ont fait l’amour puis ont construit un nid d’où je veille à présent sur trois douzaines d’oeufs transparents ...

La pluie a lavé mon corps sans discontinuer, cycles après cycles, saisons après sai-sons, mais il a fallu que j’attende la dissolution de mon horloge mentale avant d’avoir pleinement la sensation des sels minéraux dans mon sang. Puis la lumière m’a brûlé les yeux proportionnellement à l’oblitération progressive de mes pores et j’ai finit par ne plus voir par mes yeux mais à voir au travers de mes pores chaque goutte d’hémoglobine se transformer en sève ...

Le jour où j’ai voulu devenir un arbre, a été l’unique jour de mon unique vie qui n’a de début ni de fin dans aucun début ni dans aucune fin. Mon long corps décharné, dans une rotation impudique et tordue a délicatement instauré une progressive gradation vers toutes les formes de sommet et j’ai commencé à m’escalader moi même, lentement mais immuablement, tout mon être dans l’attraction du ciel ...

Mes épaules et mes bras se sont solidifiés jusqu’à devenir le socle cimenteux d’autres épaules et d’autres bras, enfantant toujours vers le ciel légions d’épaules et de bras, de socles et de doigts, bourgeonnements colorés de mes extrémités ...

Lorsque le premier oiseau est venu j’ai tremblé de plaisir, il a eu peur et il s’est enfuit presque aussitôt. J’ai pleuré de ne pouvoir le retenir sur moi, de n’être la caisse de résonance de sa musique, j’ai pleuré mais une abeille est venue boire le chagrin de mes yeux ...

L’hiver a brûlé ma peau mais mon coeur est chaud, l’écureuil intrépide le sait bien qui vit au creux de moi. J’attends à présent le rapace qui saura s’élancer d’un ciel à l’autre et me ramener le goût d’un nuage entre ses serres ...

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