Le recours aux forêts

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Ernst Jünger

octobre 2004, par Le recours aux forêts

Ernst Jünger est mort le 17 février 1998, à l’âge de 102 ans. La vie et l’oeuvre de ce rebelle ont suivi les méandres de ce siècle, sans jamais véritablement y adhérer. Rares sont ceux qui ont pu éclairer aussi puissamment que lui sur notre époque désenchantée.

E. Jünger soulignera les lacunes et les contradictions mais aussi les mérites de l’anarchisme dans l’Etat universel (1930). Même s’il pensait "autrement" et avait parfois une approche différente de l’anarchisme, il n’a jamais cessé d’appartenir à cette famille, combien diverse, de pensée.

Il avait inventé ce mot "Anarque" pour désigner celui qui refuse à l’ordre social et politique, le droit de lui imposer ses valeurs. E. Jünger nous laisse en héritage son oeuvre gigantesque et des repères, afin de nous aider à "passer la ligne" et à recourir aux forêts ; Le Traité du Rebelle et Eumeswil (1977) pour nous aider à nous soustraire aux oppresseurs et à "trouver la sécurité dans la sauvagerie des déserts, et avant tout dans notre propre coeur afin de changer le monde" comme il l’exprima si merveilleusement dans Passage à la ligne (1950).

Quitter les ruines pour chercher refuge dans les forêts ou dans les déserts qui peuvent tout aussi bien se trouver à l’intérieur ou au pied de ces mêmes ruines, tel est le message de Jünger que nous devons nous efforcer de comprendre. C’est le plus bel hommage que nous puissions lui rendre. Les chemins sont nombreux, mais peu aboutissent, alors, Frères, Compagnons, Camarades et Amis, tous à vos boussoles et à vos repères.

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Les apories du rebelle

Dans Le traité du Rebelle ou le recours aux forêts Ernst Jünger dessine une nouvelle de ses figures. Le mot "Waldgänger" désigne le proscrit islandais du Haut Moyen Age scandinave qui se réfugiait dans les forêts. Exclu de la communauté, ce réprouvé pouvait être abattu par tout homme qui le croisait. Pour sa part, Jünger définit le Rebelle de la manière suivante : " Nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous - il faut donc qu’un caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est Rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme. A le prendre ainsi, nous serons aussitôt frappés par la place que tient le recours aux forêts, et dans la pensée, et dans la réalité de nos ans".

Au début de son essai, l’auteur dénonce le système de plébiscite pratiqué sous les dictatures, mais nous sentons bien que les reproches adressés à ces caricatures d’élections ou de référendum s’appliquent également au scrutin dans les démocraties parlementaires. Le Rebelle rejette la société moderne, qu’il considère comme totalitaire, quelle que soit la forme de gouvernement. A l’inverse du Travailleur, il refuse la nécessité et combat la technique qui mène le monde à sa perte. Néanmoins, il ne renonce pas entièrement aux instruments modernes dont il a besoin pour préserver sa liberté. Son attitude paradoxale rappelle celle des deux frères de Sur les falaises de marbre. En effet, comment combattre le Mal en utilisant les mêmes outils et méthodes que lui ? En revanche, le Rebelle peut se réfugier dans les forêts que tout homme porte en lui : l’art et la pensée. Les apories du Rebelle apparaissent, lorsqu’il doit traduire en actes sa révolte intérieure... Sur ce point, le Rebelle ressemble à Lucius de Geer qui connaît une apothéose spirituelle en se réfugiant dans les domaines du Régent, mais qui, au niveau politique, est un vaincu. Jünger a beau souligner que les régimes totalitaires sont fragiles, parce qu’ils doivent mobiliser l’essentiel de leur énergie dans la répression d’une minorité de résistants, cet accès d’optimisme ne convainc guère le lecteur. Ni Lucius, ni le Rebelle, ni l’auteur lui-même ne peuvent rester indifférents devant la douleur d’autrui, mais ils se privent des moyens nécessaires pour combattre les bourreaux. Reste qu’avec Héliopolis et Le traité du Rebelle, Ernst Jünger se départit de la philosophie contemplative et du retrait intérieur qu’il avait prôné dans Sur les falaises de Marbre, pour affirmer la nécessité de la résistance.

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Eumeswil

Eumeswil achève le cycle de métamorphoses des figures jungériennes. Maintenant vient l’Anarque, qui est une figure affinée du Rebelle. Le héros et narrateur du roman, Vénator, est un historien qui axe ses recherches autour d’une vision cyclique de l’Histoire, dont il traque les figures pérennes, les archétypes de personnages ou d’événements, au moyen d’un ordinateur gigantesque, le Luminar, qui contient tout le matériel historique accumulé par les hommes. L’auteur adopte d’ailleurs le style qu’il prête à l’historien, fait de phrases courtes et incisives. Le soir, Venator officie comme barman du cercle privé de Condor, le dictateur habile et esthète qui règne sur Eumeswil, une des cités-Etats nées de la désagrégation de l’Etat universel. Son bar est un poste privilégié pour observer les jeux du pouvoir. Au contraire de l’anarchiste, l’Anarque ne désire pas supprimer l’autorité, il s’en accommode et apprend à vivre en son sein, tout en préservant sa liberté d’esprit. Le Rebelle fuyait la société, l’Anarque s’insère en elle.

L’anarchiste vit dans la dépendance - d’abord de sa volonté confuse, et secondement du pouvoir. Il s’attache au puissant comme son ombre ; le souverain, en sa présence, est toujours sur ses gardes (...) L’anarchiste est un partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. Le suffixe " isme " a une acception restrictive : il accentue le vouloir aux dépens de la substance (...)
La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’Anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque, mais son antipode, l’homme que le puissant n’arrive pas à saisir, bien que lui aussi soit dangereux. Il n’est pas l’adversaire du monarque, mais son pendant.

Le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous ; l’Anarque sur lui-même, et lui seul. Ce qui lui procure une attitude objective, voire sceptique envers le pouvoir, dont il laisse défiler devant lui les figures - intangibles, assurément, mais non sans émotion intime, non sans passion historique. Anarque, tout historien de naissance l’est plus ou moins ; s’il a de la grandeur, il accède impartialement, de ce fond de son être, à la dignité d’arbitre.

Dans plusieurs oeuvres de Jünger, nous trouvons l’opposition entre deux forces contradictoires et le recours à une tierce puissance qui transcendent les deux premières. Les deux frères de Sur les Falaises de marbre affrontent le Grand Forestier, puis se réfugient chez leurs anciens adversaires d’Alta-Plana. Dans Der Friede, l’Etat totalitaire et l’Etat libéral engendrent l’Empire. A Héliopolis, la lutte entre le Proconsul et le Bailli est dépassée par le recours au Régent. Avec Eumeswil, le conflit semble neutralisé. Il existe bien une opposition au Condor, incarnée par les libéraux, mais ils ne sont que de vains bavards réfugiés dans les caves de la ville. Quant à l’Anarque, il ne ressent pas le besoin de lutter contre la souveraineté, puisqu’il y participe à sa manière.
A cent ans, lors d’un entretien en 1994, Jünger déclara, à propos d’Heidegger, que l’écrivain devait prendre ses distances par rapport à la politique, afin de ne pas se laisser contaminer. Dégoût ou lassitude ?

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