Le recours aux forêts

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MON TERRAIN A BATIR

lundi 16 juillet 2007

Mon terrain à bâtir

Lafontaine est une ville d’habitat mixte, avec ses maisons avec jardins, ses Z.AC., ses groupes d’immeubles plus ou moins délabrés, quelques copropriétés. Le tram de l’agglomération y passe. Sa plus grosse station, Louis Pasteur, donne un peu le ton de la ville : une place faite de constructions récentes, avec quelques commerces, quelques endroits où s’asseoir en attendant le bus, des carrés de pavés rouges, une architecture moderne (je me souviens de grandes arcades vertes) pour le quai du tram et beaucoup, beaucoup de crachats et de chewing-gums
au mètre carré. Passées huit heures du soir, plus personne qu’un ou deux groupes de post-adolescents, avec ou sans leur chien.

Ma fenêtre de chambre-bureau-salon-salle-à-manger-chambre d’ami donne sur une cour d’immeuble en ’U’, visiblement construite à la dimension du bras de la grue qui a procédé à la construction du bâti. Souvent des enfants jouent. Crient. Braillent et s’insultent, appellent leur mère qui ne vient pas, qui ne dit rien.

Lafontaine. Lafontaine-Plage et ses rues désertes et collantes du mois d’août, mois de la désolation urbaine, du cauchemar ou de la dépression.

Mon idée m’est venue en constatant, rue Charles d’Anjou, qu’un terrain à bâtir était disponible et tout prêt à succomber aux tracto-pelles et autres engins de destruction. Le terrain sentait bon l’herbe et même la paille humide, ce matin, en allant courir. Une odeur qui m’a fait m’arrêter, dilater les narines, respirer. De nouveau, je ressentais les odeurs. Les gaz d’échappement, pour un temps, s’étaient évanouis, avaient trouvé plus fort qu’eux.

Et alors, quelle évocation de champs, de ruisseaux, de vie sauvage animale ce petit terrain dénudé me transmit ! Une simple bouffée d’air frais, et me voilà transporté en pleine campagne, dans un champ de blé retourné avec sa paille, à la fin de l’été et ce terrain abandonné au milieu des bâtisses prend d’un coup des allures de clairière cultivée !

Quelques mois plus tard, le terrain était à moi. Il n’avait finalement pas été bâti, pour une obscure question de vice juridique. J’en profitais pour le peupler d’essences à pousse rapide et, très vite, non seulement le terrain, mais le quartier, se métamorphosa. Très vite, on entendit les oiseaux chanter à tout bout de champ, les écureuils et autres petits rongeurs débordèrent de ma forêt, et le passant percevait, outre des senteurs d’humus, de feuillages et de fleurs des bois, le doux bruit d’un ruisseau qui avait recommencé à couler, et se perdait ensuite dans un amas de galets moussus, sauvages et mystérieux.

La nuit, le vent sculptait les pointes de mes arbres, faisait vibrer le quartier de cris de chat-huants, de pic-verts et autres volatiles nocturnes.

Ma forêt semblait redonner vie aux arbres et arbustes des jardins, aux pelouses qui ne se laissaient plus tondre ni tailler, elle semblait redonner un semblant de diversité naturelle aux fleurs artificielles des balcons et parterres.

Le quartier devint plus tempéré, plus frais l’été, moins froid l’hiver. La tempête semblait l’éviter : apparaissaient plutôt de bonnes averses aux mois chauds et de douces pluies aux saisons intermédiaires, faisant reluire les trottoirs et nettoyant les feuilles.

Les chats étaient redevenus sauvages. On traquait, le soir au fond du jardin, le renard et la belette.

Les élèves faisaient de l’école buissonnière.

On s’attardait, le soir, devant les maisons. On se parlait entre voisins, étonnés de l’ampleur que prenait la forêt, rassurés par le feu et la conversation entre humains.

Les bruits de la ville étaient filtrés par ce bouclier naturel, et tout citadin qui venait dans le quartier recevait, par tous les pores de la peau, une dose infinitésimale mais léthale pour la jungle urbaine, de sauvagerie forestière. La pupille en était légèrement dilatée, raconte-t-on, comme pour préparer à une vie sous couvert végétal, et non plus ouverte aux lumières et à la poussière des routes pour automobiles.

A la place, ici, on avait constaté une recrudescence des chemins vicinaux, des venelles entre maisons de village -conduisant aux jardins-, des chemins carossables.

Le tram ne passait plus depuis belle lurette. L’électricité avait failli, et l’étrange lumière bleutée qui sortait des lucarnes s’était éteinte. Les gens sortaient, peuplaient la rue, se parlaient. D’aucuns avaient abandonné leur véhicule automobile, et s’étaient mis à marcher. Plusieurs personnes se rencontrèrent. Les rues s’animaient, les chemins s’égayaient de groupes d’humains qui semblaient prendre goût à la vie réelle.

On ne s’étonnait plus de la forêt, qui semblait avoir pris une place immense, irréelle, au centre du quartier, de la ville. Elle restait insondable en son centre, dotée d’une prodigieuse force de vie et d’expansion. Son pouvoir racinaire s’étendait partout, ignorait les maisons, mais semblait s’attaquer aux immeubles de verre et d’acier, si bien que, très vite, de nouveaux espaces libres furent occupés par de vraies maisons.

C’est ainsi que mon immeuble fut transformé, un beau matin de mai.

J’écris désormais dans une pièce en rez-de-jardin. Mon chat est assis sur le rebord de la fenêtre, au soleil. une odeur de fraise des bois arrive jusqu’à moi, ainsi que celle de buissons ombragés mais aux parfums capiteux.

Une biche a traversé mon potager, ce matin.